Éloge de l’intransigeance

Note : cet article est anonymisé afin de respecter la vie privée des personnes.

L’Ecole Dynamique a instauré un cadre où chaque individu, quel que soit son âge, est considéré comme une personne indépendante. En bref, cela veut dire qu’un enfant est libre d’y utiliser son temps comme il souhaite, et que le règlement intérieur s’applique de manière égal à tous les membres. De cela découle qu’un petit enfant a pour obligation d’y respecter le règlement autant que moi, et malgré notre différence d’expérience dans la vie, le niveau d’exigence en matière de respect est le même. En quelques sortes, on ne peut pas « plaider l’immaturité » lorsqu’on dérange d’autres membres de la communauté. Ça n’a peut-être l’air de rien dit comme ça, mais cela fait de l’Ecole Dynamique un cadre extrêmement exigeant pour tous ses membres, y compris les adultes. Liberté rime avec Exigence ??!! Ça vous étonne ?… La suite de l’article vous aidera peut-être à y voir plus clair.

Dès le démarrage de l’école en septembre 2015, lors de nos Conseils de Justice et d’Ecole, nous avons constaté des conséquences significatives de certaines actions de nos membres sur la sécurité des personnes (au sens large) et sur le climat de l’école. Cela nous a amené à rapidement développer une culture assumée de l’intransigeance envers les comportements indésirables, et il nous est arrivé de prendre des décisions que certains pourraient considérer comme absurdes, démesurées, voire violentes, comme la suspension d’un enfant de 9 ans pendant 2 jours pour agression physique. D’autres écoles auraient perçu cette « agression » comme une simple « bagarre de cour de récré », sans suite à donner.

Nous traitons en moyenne 4 cas par jour, pour lesquels les conséquences peuvent aller d’un simple rappel de la règle à l’exclusion définitive. Dans cet article, je vais tenter de démontrer en quoi l’acte de sanctionner est en fait l’exact opposé de la violence.

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Je perçois toutes nos sanctions comme des décisions sages et mesurées, issues de longues délibérations lorsque nécessaire, et découlant à chaque fois d’une logique quasi-implacable, lorsque l’on part du postulat qu’un enfant est une personne responsable et qu’elle mérite le même respect qu’un adulte (et vice-versa).

Dans une école conventionnelle, la majorité de ce que nous considérons comme des transgressions sérieuses (comme le harcèlement moral) passe totalement inaperçue. Les cas attirant l’attention d’un surveillant font habituellement l’objet d’un recadrage sur le moment, sous la forme d’un cri comme « arrêtez ! » ou « taisez-vous! ». Les cas plus graves (comme ne pas faire ses devoirs, transgression inexistante à l’Ecole Dynamique) sont sanctionnés par une « réparation », habituellement sous forme d’heures de colle, dont on comprend parfois difficilement le caractère « réparateur ». Les cas encore plus graves (comme les rares agressions vues par un surveillant) sont marqués d’un tampon rouge « AVERTISSEMENT », et un certain nombre de ces tampons amène l’élève en « conseil de discipline » où il pourra être suspendu ou exclu.

A l’Ecole Dynamique, nous prenons chaque transgression à notre règlement très au sérieux, car nous avons bien connu le phénomène des petits conflits qui se transforment en gros, et nous avons bien vu à quel point le climat d’une communauté démocratique est fragile. Dans un souci de préserver le climat de l’école et notre culture de liberté, respect et confiance, nous réunissons quotidiennement un Conseil de Justice pour résoudre systématiquement tous les problèmes affectant la communauté, les petits comme les gros, par le dialogue et par la sanction. Avant d’aller plus loin, j’aimerais illustrer cela en donnant quelques cas récents de sanction :

– Tu as accueilli un visiteur à l’école sans autorisation ? –> On te rappelle la procédure d’accueil des visiteurs.
– Tu joues à faire du thé et tu ne ranges pas derrière toi ? –> Tu ne pourras plus utiliser de bouilloire pendant 2 semaines, suite à quoi tu devras repasser ta « certification bouilloire » et nous démontrer qu’on peut te faire confiance pour utiliser ce matériel sans déranger.
– Tu cries sur quelqu’un et tu lui fais des doigts d’honneur ? –> Tu es suspendu pendant un jour (chaque suspension est accompagnée d’un rendez-vous avec les parents).

J’aimerais vous dire que le dialogue est suffisant pour résoudre nos problèmes, mais de fait, ce n’est pas le cas. Le dialogue et la sanction sont tous deux cruciaux. Le dialogue permet à court-terme de résoudre les malentendus, de prendre conscience des erreurs commises et de s’engager à faire de son mieux pour ne plus les commettre ; la sanction est nécessaire pour une protection à long-terme du climat de l’école.

J’étais déjà convaincu de l’absolue nécessité de la sanction avant de lancer l’Ecole Dynamique, mais je peinais jusqu’à récemment à expliquer le caractère restaurateur et même positivement transformateur d’une décision formelle qui vise à restreindre temporairement la liberté d’une personne au sein d’une communauté, en relation et à la mesure de la transgression commise. C’est suite à un événement particulier que je me suis nettement amélioré pour expliquer la logique de la sanction.

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J’avais rendez-vous avec Julie, une mère intéressée pour inscrire son enfant à l’Ecole Dynamique. Elle avait cependant énormément de mal avec le concept de sanctionner les membres, et elle tenait à prendre rendez-vous avec moi pour en discuter. Elle fait 50 min de trajet avec son fils pour arriver à l’école, et quelques minutes après le début de notre conversation, son fils se plaint et souhaite rentrer à la maison. Elle lui dit d’abord : « je t’avais dit qu’on viendrait ici pour que je puisse discuter avec Ramïn. Je te demande un peu de patience pour que je termine. » Nous tentons alors de poursuivre la conversation et je sors mon attirail d’arguments habituels : « Justice est faite quoi qu’il arrive dans l’informel et les gens se sanctionnent en permanence les uns les autres. Tu m’insultes, je réponds par une tarte. Un conflit devient nécessairement l’affaire de la communauté car il affecte le climat général. C’est normal que l’école prenne ce genre de décision pour protéger son climat. Et la démocratie a tendance à sanctionner plus sagement qu’avec une tarte. »

Cet argument a été suffisant pour moi, mais il ne l’est pas nécessairement pour tout le monde. Et Julie fait partie de ces personnes difficiles à convaincre. Mais à ce moment là, il s’est passé quelque chose pour me prêter main forte. Son fils continuait de se plaindre et demander à rentrer à la maison. Et Julie lui dit alors calmement : « je t’avais prévenu que je souhaitais aller à l’école pour discuter avec Ramïn et tu m’empêches de le faire. Du coup, la prochaine fois que j’irai à l’école, je viendrai sans toi.«  Son fils répond : « non ! »

Je saute alors sur l’occasion, utilisant cette illustration idéale du concept de sanction : « si je puis me permettre, Julie, tu es en train de faire quelque chose de tout à fait normal et de très sain, et c’est exactement ce que nous faisons à l’Ecole Dynamique. Peut-être que nous avons une manière différente de nommer les choses, mais ce que tu viens d’appliquer à cet instant est bien une sanction, malgré le désaccord de ton fils. A l’Ecole Dynamique, un des grands apprentissages que les membres retiendront de leur expérience est justement la capacité à reconnaître leurs erreurs, assumer leur part de responsabilité et accepter les conséquences. »

Julie (tenace) répond : « Mais dans mon cas, si mon fils insiste, je l’amènerai la prochaine fois. »

Et là, j’ai pris conscience d’une différence entre la philosophie éducative de Julie et la mienne sur cet aspect absolument fondamental. Julie croit en une certaine philosophie progressiste de l’éducation qui tend à répondre à tous les besoins des enfants en étant inconditionnellement positifs avec eux, car leur sentiment de sécurité passe avant tout (y compris avant le sentiment de sécurité des adultes ?…). On empêche ainsi les enfants de rester dans une frustration ou dans une colère, car la source de cela est un besoin inassouvi, et ne pas assouvir à ce besoin ferait de nous de mauvais parents ou éducateurs.

Je suis en désaccord avec cette philosophie, et je pense que cette interprétation particulière de ce qu’on entend par « éducation positive » a poussé Thomas d’Ansembourg à écrire « Cessez d’être gentil, soyez vrai ! » L’éducation « positive » ou « bienveillante » ne veut pas dire qu’on doit dire « oui » à tout ce que veut un enfant et l’empêcher de faire l’expérience de toute émotion négative. Ce type d’éducation implique tout d’abord d’être bienveillant envers soi-même et de respecter sa propre liberté. La liberté d’un enfant ne vaut pas plus que celle d’un adulte, et si un adulte sacrifie ses libertés au profit de celles d’un enfant, celui-ci va tester cette limite jusqu’au bout, jusqu’à accéder au pouvoir le plus grand possible de manipuler ou contrôler son entourage, car il aura compris que c’est de cette manière là qu’on obtient ce que l’on souhaite, et non à travers la développement de relations équilibrées avec les autres.

Je réponds alors à Julie : « Ce qui nous sépare, c’est que je ne considère pas la liberté de ton fils comme étant plus importante que la mienne du simple fait que c’est un enfant. Ici, nous respectons toutes les personnes de la même manière, quel que soit leur âge. S’il ne peut pas respecter ma liberté d’avoir une conversation avec un autre, il transgresse une règle assez fondamentale dans notre école (le dérangement), et j’attendrai de ma communauté qu’elle protège ma liberté d’avoir une conversation avec quelqu’un quand je souhaite l’avoir. Le jour où tu seras prête à offrir cette indépendance à ton fils, et que tu considéreras que la liberté des autres vaut autant que la sienne, alors l’Ecole Dynamique sera là pour lui. »

Cet événement avec Julie m’a permis de passer un cap dans la compréhension de la sanction comme un acte indispensable. Et j’ai plus tard réussi à même formuler en quoi la sanction est un acte stimulant l’évolution positive de l’individu et de sa communauté, car il est protecteur plutôt que punitif. En éducation bienveillante, on parle souvent de « sanction réparatrice » (ex : tu as versé du jus par terre –> tu le nettoies), mais il existe de nombreuses transgressions qu’on ne peut pas réparer (ex : tu as embêté ton copain) et dans ce cas, il y a des conséquences irréparables (le sentiment de sécurité affective de ce copain sur le moment), et tout ce qu’on peut faire alors est d’appliquer une « sanction protectrice« , qui va permettre de solidifier la règle et rendre encore plus difficile à l’avenir pour un membre d’embêter un autre à l’avenir.

Et c’est bien cela qu’il s’agit : les règles que nous votons au Conseil d’Ecole sont là pour protéger la liberté et non la réprimer. Les sanctions que nous votons au Conseil de Justice ne sont pas là pour punir mais pour protéger le climat de l’école et l’espace privé de chaque individu qui la compose. A l’Ecole Dynamique, nous n’imposons aucun cadre sur les enfants, mais nous bâtissons plutôt notre propre cadre à nous, nos « boucliers » de protection de nos espaces privés.

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Nous avons dressé une liste de comportements qui tenteraient de percer nos « boucliers », et les sanctions permettent de rendre ces « boucliers » bien réels et de les solidifier. En expérimentant et en se heurtant à ces limites, on se fait parfois un peu mal, mais c’est comme cela qu’on apprend dans quel environnement on vit, et ce que la communauté considère comme acceptable ou non. Si les boucliers sont faits de mousse plutôt que de métal, on pense que tous les « interdits » sont en fait négociables vu qu’il n’y a aucune conséquence lorsqu’on frappe et qu’on se heurte à ces pseudo-limites. Le travail de notre école est de marquer ces limites avec une intransigeance totale, et en se heurtant à ces limites, les membres intègrent des repères indispensables. Ils se sentent alors en sécurité, car ils voient bien que ces « boucliers » sont aussi là pour les protéger eux-mêmes, de manière tout à fait égalitaire par rapport aux autres.

J’espère que cet article saura questionner les parents qui me lisent. Si votre fonctionnement se base toujours sur la punition arbitraire et violente sans cadre clair, alors il suffit de faire preuve d’un minimum d’empathie et de se demander : « Est-ce que je consentirais à un système où l’on donne une fessée à quelqu’un pour un mot de travers, quel que soit son âge ? ». Mais j’imagine que ceux qui en sont là ne lisent pas le blog de l’Ecole Dynamique. Non, je m’adresse plutôt à ceux d’entre vous qui fonctionneraient dans l’approbation inconditionnelle. Je pense que c’est un jeu dangereux qui nécessite forcément de sacrifier sa propre sincérité. La question à se poser en priorité est « comment aimerais-je être traité pour me sentir bien ? » et non « comment dois-je traiter mon enfant pour qu’il se sente bien ? ». L’enfant apprendra naturellement à respecter les autres si vous persévérez dans l’apprentissage de vous respecter vous-même. Votre liberté individuelle, votre espace privé, votre sincérité… En bref, vos boucliers !

https://ecoledynamiqueparis.wordpress.com/2016/02/19/eloge-de-lintransigeance/